Dimanche 6 janvier 2008 7 06 /01 /Jan /2008 11:46
Cet article a été publié sous le titre "Le Balbi, un parc historique en quête de reconnaissance" dans Plaisir du jardin, revue de l'AACL n°324, en décembre 2007.
 
 
Versailles évoque pour le monde entier la cour du Roi soleil, gravitant autour du monarque absolu dans un château et un parc composés à l’image du pouvoir qu’ils représentent. La perspective infinie de Le Nôtre, les parterres, les terrasses, les bosquets, les bassins ou les jardins de Trianon sont choyés à leur juste valeur, soutenus par de nombreux mécènes. On leur rend hommage en tant que survivants d’une époque, de Louis XIV à Louis XVI, qui a connu successivement l’apogée et la chute de l’Ancien Régime. Mais Versailles abrite aussi d’autres trésors, plus discrets, moins connus mais tout aussi précieux pour l’histoire des jardins. Le parc Balbi, l’un des rares vestiges du pittoresque français, est de ceux-là. Malheureusement il ne bénéficie pas des mêmes égards que son prestigieux parent.
 
Son histoire est comparable à toutes celles des jardins créés dans le dernier quart du XVIIIe siècle : nés sous les Lumières dans l’aristocratie, ils ont à peine le temps de matérialiser les nouvelles idées et le goût intense de l’époque pour les découvertes de la géographie, de l’histoire et des sciences qu’ils sont balayés par la Révolution française. (Parmi eux, nous avons rencontré le parc de Méréville dans le numéro 315 de Plaisirs du jardin.)
 
Le parc Balbi tient son nom d’Anne de Caumont la Force, comtesse Balbi et favorite du comte de Provence (frère de Louis XVI et futur Louis XVIII), qui fit faire le domaine pour elle. Le terrain de trois hectares est situé derrière le Potager du roi. Le parc a été créé en 1787 par Jean-François-Thérèse Chalgrin, premier architecte et intendant des bâtiments du comte de Provence. Chalgrin est connu par ailleurs pour ses projets architecturaux parisiens : l’église Saint-Philippe du Roule, la restauration de la façade de l’église Saint-Sulpice ou encore l’Arc de Triomphe de l’Etoile. Il n’aurait pas fait d’autre parc que celui qui nous occupe, dont le style est celui qui fait fureur à l’époque : le pittoresque.
 
Le Balbi abritait à l’origine un pavillon d’habitation, et son tracé irrégulier ménageait diverses scènes, tableaux vivants apparaissant au gré de la promenade. Une pièce d’eau était prolongée par une rivière serpentine, sur laquelle étaient jetés quelques ponts. Plusieurs fabriques rythmaient le parcours et ornaient la composition. Le jardin comportait également une serre chaude et un réservoir. Le comte de Provence, intéressé par la botanique, a réuni dans le parc une collection d’arbres et de plantes exotiques. De tout cet ensemble, il reste aujourd’hui une pièce maîtresse, la grotte artificielle surmontée d’une fabrique servant de belvédère. La pièce d’eau est toujours là, même si son périmètre a pu changer au gré des curages successifs ; la rivière a été comblée sur la moitié de son parcours, et n’est plus traversée par aucun pont. Le pavillon, les fabriques, le premier tracé des allées ont disparu.
 
En 1791, le comte de Provence et la comtesse Balbi s’exilèrent pour fuir la tempête révolutionnaire, abandonnant leur parc. André Thouin, chargé de faire l’inventaire des parcs de la région parisienne, remarqua la collection du Balbi et fit déterrer les précieux sujets dans le but de les amener au Jardin des Plantes, dont il est alors le jardinier en chef. En fin de compte, bien peu de spécimens seraient arrivés à destination, l’arrachage et le stockage préalable à leur voyage vers Paris ayant causé la mort de la plupart d’entre eux.
 
Ensuite, comme le dit Céline Batisse, qui s’emploie avec Julien Decker (tous deux sont paysagistes) à réhabiliter le parc depuis 2004, « l’histoire du Balbi n’est qu’une succession d’abandons ». Le parc passa entre les mains de différents propriétaires ou institutions, qui n’y virent qu’un terrain en friche, et le cultivèrent selon leurs besoins propres. Ainsi, au XIXe siècle le Balbi devint un verger pour le Grand séminaire de Versailles, et un siècle plus tard, pendant la Seconde Guerre mondiale, le parc servit de réserve de bois. Reconnu enfin pour sa valeur patrimoniale, le parc est classé monument historique en 1926. Sa gestion est affectée à l’Ecole Nationale Supérieure d’Horticulture, mais le « Balbi » n’est toujours pas sorti de l’ombre puisque les étudiants horticulteurs le désignent comme une simple friche dans les années 1930. Le parc traversa ainsi de longues périodes d’oubli.
 
Plusieurs réhabilitations sont néanmoins initiées durant le XXe siècle, avec peu de succès toutefois puisque le parc, non entretenu, retourne vite à l’état de broussailles. Enfin, en 1982, une étape décisive intervient avec le partage du parc en deux moitiés, chacune gérées par un organisme différent: le domaine du Château de Versailles, qui en est propriétaire, confie la grotte, la pièce d’eau et le sous bois jouxtant le Potager du Roi à l’Ecole d’Horticulture, tandis que l’Agence des Espaces Verts d’Ile-de-France s’occupe du reste, destiné à être ouvert au public. Une nouvelle fois, le parc est défriché, la pièce d’eau curée et de nouvelles allées tracées. La partie gérée par la ville devient un « espace vert » pour les habitants du quartier. Côté grotte, le Balbi, géré par le Potager du roi, est considéré davantage comme un terrain d’expériences, un lieu de fêtes et une réserve de matériaux que comme un jardin historique. En décembre 1999, la tempête isole une nouvelle fois le Balbi derrière son mur de clôture, à cause de la chute de nombreux arbres que l’on met plusieurs années à dégager. Ce n’est qu’en 2003 que la partie publique est rouverte.
 
Enfin, en septembre 2004, la moitié gérée par le Potager du Roi entame sa renaissance grâce au travail de Céline Batisse et Julien Decker, alors étudiants à l’école du paysage, et aujourd’hui paysagistes. Leur courageuse conquête de la friche a permis de faire découvrir le parc dès 2005, lors de journées spéciales : Journées des Saveurs, Versailles côté jardins ou encore Journées du Patrimoine. On espère que leur travail, bien débuté, ne sera pas une nouvelle fois sans lendemain. Le Château de Versailles récupérera la gestion du parc en janvier 2009. La réhabilitation actuelle nécessite encore deux ans de travail environ au rythme actuel, mais laissera-t-on les deux paysagistes poursuivre ? Cela serait sans doute profitable au jardin, car on sait combien ceux-ci pâtissent de trop nombreux changements d’orientation.
 
Cependant, plus que tout, le Balbi aurait besoin d’une véritable reconnaissance en tant que lieu patrimonial. Pour l’instant, sa position est assez floue, ce qui lui porte préjudice.
 
Tout d’abord, il est coupé en deux. De part et d’autres de la clôture qui le divise, les gestions procèdent d’un esprit différent : parc public d’un côté, avec son cortège de normes qui donnent à tous les parcs publics un petit air de famille, et de l’autre jardin historique, qui privilégie l’esprit originel du lieu aux critères de sécurité permettant d’accueillir librement le public. Par exemple, d’un côté, les arbres déclarés « dangereux » sont abattus et ne sont pas remplacés, au risque de déranger les vues prévues à l’origine. De l’autre, le pavillon de la grotte domine la pièce d’eau et rien ne sépare l’éventuel promeneur du vide abrupt. Un choix doit donc être fait pour l’avenir du Balbi. Ouvrir largement le jardin au public pour le faire connaître nécessiterait une mise aux normes, qui elles-mêmes défigureraient le jardin. Peut-on imaginer la grotte couronnée d’une jupe grillagée, pareille à celles qui ornent les passerelles traversant les voies de RER ? Une solution pourrait envisager de dévoiler le parc lors de visites guidées, qui auraient le double avantage de présenter le Balbi sous son vrai visage de jardin historique et de veiller à la sécurité des visiteurs et du parc…
 
…En effet, un autre danger vient du public lui-même. Pendant les rares journées d’ouverture de la partie « grotte et pièce d’eau », il n’est pas rare de voir les visiteurs maltraiter les plantations et les aménagements : arrachages de branches, piétinements de massifs, escalades de rochers ou graffitis… tant que les gens verront un lieu de libres ébats là où il faudrait voir un monument historique, ce danger persistera. Il est vrai que la nature du jardin historique est difficile à cerner pour le grand public. Cela est compréhensible, puisque ce qui fait qu’un jardin traverse le temps jusqu’à nous pour devenir « patrimoine » comprend pour une large part des choses éphémères (les plantes), certes disposées avec art et dans l’intention de durer, mais sans l’image de permanence que peut renvoyer un bâtiment ou un tableau. Cependant, ce qui constitue le patrimoine dans le jardin historique, c’est davantage la composition générale, représentative du style d’une époque, que la stricte matière dont il est composé. Dans le cas du jardin pittoresque, il s’agit notamment des scènes dont la succession pendant la promenade est l’élément le plus important, et dont les éléments « en dur », fabriques et amas de rochers, donnent toute la structure.

Faire comprendre l’esprit du parc aux visiteurs afin d’assurer sa reconnaissance en tant que patrimoine et son respect est le prochain objectif des deux paysagistes, qui ont créé pour cela un site internet (en construction) : www.parc-balbi.fr.

Le prochain article racontera comment Céline et Julien ont abordé cette réhabilitation complexe et les étapes de celle-ci.
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