Articles AACL

Vendredi 14 septembre 2007

Les textes de cette rubrique ont été publiés dans le Journal de l'Association des Auditeurs des Cours du Luxembourg (AACL), Plaisir du Jardin.

Les thèmes abordés par chaque article ont été laissés au libre choix de l'auteur (moi !), qui en est très reconnaissante (oh oui !), car chaque article proposé a été accepté et publié tel quel.

On trouvera ainsi un panorama de tous les sujets qui me tiennent à coeur ou qui m'occupaient au moment où je les ai écrits.

Liste des articles :

1. Le jardin du château de Rouvres, un jardin du XIVe siècle, n°313 mars-avril-mai 2005
2. La culture de la fraise ou la domestication du bonheur, n°314 juin-juillet-août 2005
3. Méréville: un joyau renaît sous nos yeux, n°315 septembre-octobre-novembre 2005
4. Administration et jardins: l'imprévu, ce mal-aimé, n°317 mars-avril-mai 2006
5. Madon, propriété d'un seul ou bien de tous ? n°318 juin-juillet-août 2006
6. Esprit des lieux, qui es-tu ? n°319 septembre-octobre-novembre 2006
7. La clôture et la porte, n°320 décembre-janvier-février 2006-2007
8. La biodiversité et nous, n°322 juin-juillet-août 2007

9. Le Balbi, un parc historique en quête de reconnaissance, n°324 décembre-janvier-février 2007-2008

 

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Vendredi 14 septembre 2007

Cet article a été publié sous le titre "Le jardin du château de Rouvres, un jardin du XIVe siècle", dans Plaisir du jardin, revue de l'AACL n°313, en mars 2005. On m'a contactée pour cet article deux ou trois jours seulement avant la date de bouclage de la revue, j'ai donc choisi un thème que j'étais prête à traiter sans recherche préalable : mon sujet de maîtrise (que l'on peut lire en intégralité en suivant ce lien).


       Qu’est-ce qu’un jardin médiéval ? Aujourd’hui, la vogue des jardins médiévaux nous donne des réponses qui parfois trompent plus qu’elles ne renseignent. Qu’il s’agisse des magnifiques jardins du prieuré d’Orsan ou de l’évocation plus décriée du musée du Moyen-Age à Paris, les créations contemporaines participent à une image très généralisante du jardin médiéval. Effectivement, comment réunir sous un seul vocable les jardins de cette période de mille ans qui va des invasions barbares à la découverte de l’Amérique ? Comment employer la même expression pour des jardins monastiques, des jardins de châteaux de grands seigneurs féodaux, des jardins de simples bourgeois ? Comment faire un portrait unique de ce qu’on appelle le jardin médiéval avec des sources aussi rares et dépareillées que le capitulaire De Villis de Charlemagne, les jardins rêvés de la littérature courtoise du Roman de la Rose, ou le traité théorique de Pierre de Crescens, dédié à l’agriculture ?
  
 
 
Loin des généralisations, voyons plutôt à quoi ressemble un jardin bien particulier.
Le jardin de Rouvres a aujourd’hui disparu, ainsi que le château. Celui-ci, situé à une dizaine de kilomètres de Dijon, fut donné en cadeau de mariage par le duc de Bourgogne Philippe le Hardi à son épouse Marguerite de Flandre. Cette dernière, par un coup du sort, fut duchesse de Bourgogne à deux reprises, et avait déjà résidé à Rouvres dix ans avant son mariage avec Philippe. La seconde fois, elle s’installe à Rouvres durablement et aménage château et jardins selon son désir. Nous sommes en 1370.  
C’est grâce aux registres comptables de la châtellenie que l’on découvre les jardins de Rouvres. Le châtelain au service du duc et de la duchesse de Bourgogne note rigoureusement toutes les dépenses et les recettes des terres de la seigneurie, année par année, en les organisant par chapitres. L’un d’eux est consacré exclusivement aux dépenses pour le jardin. Ces écrits, a priori arides, fourmillent pourtant de quantité de détails évocateurs, l’obligation de justifier les dépenses servant de prétexte au châtelain pour préciser les travaux faits aux jardins, un peu à la manière d’un journal de bord, comme on aime en tenir aujourd’hui pour son propre jardin. Ainsi, détail par détail, c’est toute la vie du jardin qui se laisse percevoir.  
Il existe en fait plusieurs jardins à Rouvres. Le premier, appelé le petit jardin puis le vieux jardin dans les comptes, existe déjà lorsque Marguerite prend possession du terrain en 1370. Dès son arrivée, la duchesse ordonne la création d’un nouveau jardin beaucoup plus étendu que le premier. Il est parcouru par un ruisseau, et divisé en deux parties principales : le jardin Monsieur, comprenant seize quartiers ou parcelles, et le jardin Madame, comptant sept quartiers. Ces derniers sont délimités par des allées sablées, et la duchesse ordonne parfois de les recharger pour rendre sa promenade plus confortable, comme en mars 1379, où, après de fortes pluies printanières, on a charroié grève pour la transporter par les alées du jardin par le commandement de Madame, pour ce qu’il y avoit trop maul chemin. On passe de l’un à l’autre jardin sur un petit pontot de bois jeté sur le ruisseau. Pour protéger l’espace créé, une clôture en bois est réalisée à l’aide des pieux et perches récoltés dans les bois voisins, et quatre guichets fermés de serrures en fer sont posés. En cette période troublée de la guerre de Cent ans, où les pilleurs rôdent dans le pays en troupes armées, une clôture est absolument nécessaire, mais malgré cette précaution, le jardin est régulièrement visité et les fruits volés.  
A l’intérieur du jardin, de nombreuses structures en bois sont confectionnées et régulièrement rénovées : treilles, berceaux, ou encore losenges basses, structures de treillage d’un mètre environ de haut. Une dizaine de préaux parsèment le jardin, et sont agrémentés de sièges de gazon fleuri dont le compte explique la fabrication : on commence par tailler les motes dans les prés alentour, on les achemine jusqu’au jardin, puis on les dispose sur des structures fixes. Enfin, on apporte l’eau pour tremper les sieges afin que lesdictes motes se tiengnent mieux, puis on tasse le tout.  
Tout autour des préaux et des allées, s’organisent les quartiers. Une partie est laissée en herbe, qui sert à revêtir le sol des chambres du château et à nourrir les chevaux lorsque la famille ducale est à Rouvres : à l’annonce de l’arrivée de la duchesse, qui aime se promener et jouer avec ses enfants dans le jardin, des ouvriers sont engagés pour soier (faucher) grans erbes autour des treilles du jardin, par là où Madame va esbatre.  
Afin de répondre aux exigences de la duchesse, deux jardiniers travaillent au jardin et supervisent une nombreuse équipe de journaliers, gens du village ou des environs qui complètent ainsi leurs revenus habituels. Les tâches sont réparties entre les hommes et les femmes, les hommes conduisant les charrois, labourant et retournant la terre ou réparant les clôtures, et les femmes se spécialisant dans les travaux délicats ou d’entretien courant, comme le désherbage des fraisiers, ou la récolte des fleurs. Les salaires sont payés à la journée, les travaux des hommes, plus fatigants, étant rémunérés plus cher que ceux des femmes. Cependant, lorsque exceptionnellement, une femme réalise le même travail qu’un homme, elle est payée autant que celui-ci.  
Dans les parcelles sont cultivés de nombreux végétaux, arbres fruitiers, légumes, fleurs, herbes condimentaires ou médicinales. On ne semble pas faire de différence entre ce qui relève, à notre époque, de l’ornemental et de l’utilitaire. Des roses et de la lavande sont plantées en quantité : tout en agrémentant la promenade, elles servent à faire de l’eau de rose et de lavande chaque année pour la duchesse, qui en emporte dans ses autres résidences de Bourgogne ou de Flandre. On trouve aussi des violettes et des lis, servant autant à l’ornement que de cosmétiques. Des listes de légumes sont souvent énumérées dans les comptes : choux, porrotte, persin, blettes, bouraces (bourrache), chous rouges, laitures, espinaces, enios, oignons et aulx. Le pois, consommé frais à la cour, était un des mets préférés des maîtres des lieux, et deux quartiers attenants au jardin y étaient consacrés. Parmi les fruits, on trouve pommes, cerises, fraises rapportées des bois voisins et améliorées au jardin, framboises, et raisins. La duchesse appréciait tellement les fruits de son jardin qu’elle se faisait porter des fraises et des cerises à Dijon lorsqu’elle n’était pas à Rouvres, car Madame aimoit mieux celles de Rouvre que d’autres part.  
Mille et un autres aspects du jardin pourraient être développés ici, car les comptes ont encore beaucoup à nous apprendre sur le jardin de Rouvres. Ce dernier est tel que Marguerite l’a voulu : un jardin de grands seigneurs, certes, mais fait pour abriter une vie familiale plus simple et reposante loin des fastes de la cour d’un des plus grands seigneurs du royaume.

                                                                                                                              F.Olivesi
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