Jardin vivant

Jeudi 20 mars 2008

Extraits de mon intervention du 18 mars au Master "Jardins Historiques, Patrimoine et Paysage"... L'introduction, le sommaire du développement, puis la conclusion.

undefined rainette arboricole. Hyla arborea. Photo Pierre-Paul Olivesi

Pour un Jardin Vivant...
 
Il y a de cela... pas si longtemps, les jardins fourmillaient de vie. De vie facile, foisonnante et gaie. Il suffisait de disposer en un même lieu, dédié au plaisir, la fleur colorée, l’arbre et l’arbuste, l’eau passant entre deux rives ou battant les pierres d’une fontaine, pour que survienne, comme de nulle part, toute une population opportuniste de bêtes et de plantes...
En ce temps... pas si lointain, la nature apportait généreusement sa touche finale à l’oeuvre du jardinier. Elle y insufflait mouvements, sons, et cette dose irréductible de surprise qui fait son charme et grâce à laquelle notre curiosité ne se tarit jamais. On lui doit les motifs virevoltants des papillons visitant les corolles offertes, les chants d’oiseaux résonnant sous les ombrages, la flamme rousse de l’écureuil à travers l’allée sablée, la mousse colonisant le rocher et accrochant la buée de la cascade...
Ces créatures faisaient du havre fabriqué par l’homme pour l’homme leur propre sanctuaire, tant il était vrai que ce qui plaisait à l’un convenait merveilleusement aux autres. La part cultivée et l’autre, « sauvage », du jardin cohabitaient sans heurt et semblaient même se confondre dans l’esprit de l’homme : les chants des oiseaux n’étaient-ils pas décrits par les poètes, à l’égal du parfum de la rose ou de la beauté des parterres, comme une composante à part entière des plaisirs du jardin?
Pour que les vivants attraits se mettent à portée de vue, à portée de doigts, dans l’enclos du jardin, nul besoin, alors, d’élaborer des stratégies pour les attirer, ni de connaître leurs intimes secrets pour les retenir... Ils se donnaient à l’homme avec abandon et opulence, familièrement.
Temps bénis....
Et puis tout changea.
Les progrès de la science procurèrent à l’homme, avec un arsenal chimique puissant, des armes jusque-là inédites, des poisons violents et efficaces, pour chasser les plantes indésirables et les animaux nuisibles. Pour donner l’avantage aux cultures choisies, des engrais de synthèse, infiniment plus forts que les fumiers et composts traditionnels, furent administrés aux champs et aux plates-bandes. Mais l’oeil humain, incapable d’englober toutes les conséquences de tels changements, n’a pas vu qu’en visant les pucerons le pulvérisateur tuait aussi l’abeille pollinisatrice, que l’anti-limace empoisonnait aussi le hérisson, prédateur naturel de ces gastéropodes, que l’herbicide, bien moins sélectif qu’annoncé dans les publicités, privait les jardins de toutes les jolies sauvages peu ou prou apparentées à l’espèce visée, que les engrais, administrés en trop grande quantité, détruisaient le sol bien plus sûrement qu’ils ne l’amélioraient.... et qu’en fin de compte, les outils choisis, disproportionnés, frappaient non seulement la cible mais aussi, et aveuglément, tout ce qui se trouvait autour...
La puissance de ces produits rendit le jardinier exigeant : un accroc sur une feuille, quelques mouchetures sur un pétale devinrent intolérables, et pour éviter la chenille gloutonne on se priva du papillon.
Le curieux de l’affaire est que cette dernière conséquence ne sembla pas être remarquée tout d’abord, ou si elle l’a été, on l’accepta souvent avec fatalisme, parfois sans regret. De la même façon que l’on considérait « naturelle » la présence de la faune et de la flore sauvage au jardin, n’y voyant pas l’implication de l’homme, puisque ce dernier n’avait pas créé ce lieu «à dessein » d’y attirer ces petits êtres, on n’a pas fait le lien entre les méthodes « modernes » de jardinage et la perte de la biodiversité. Les animaux, les plantes que l’on voyait couramment jadis n’étaient plus là ; les temps changeaient, voilà tout.
Pourtant, comment imaginer plus longtemps que les considérables torsions que l’homme impose au monde vivant n’aient aucune incidence sur les écosystèmes ? Aujourd’hui, le mirage d’une Nature immuable face à l’Homme minuscule s’est évanoui. « L’ombre de l’homme éphémère sur les paysages éternels » dont parle Marguerite Yourcenar dans les Mémoires d’Hadrien commence non seulement à devenir tangible, mais aussi à se faire dramatiquement lourde sur son support, jusqu’à le faire vaciller...
Une nature fertile, saine et regorgeant de vie est une affaire d’équilibre. Un nombre considérable d’éléments en interdépendance forment un tout dont la stabilité est proportionnelle à la complexité. Autrement dit, plus un écosystème est complexe et plus il est solide. Faire pression d’un côté actionne toujours une réaction en chaîne, dont l’étendue et la durée dépendent de la force qui l’a fait naître et des mécanismes que doit faire jouer l’écosystème pour l’absorber. Une pression impossible à équilibrer tue l’écosystème qui la subit, ni plus ni moins.
Une espèce vivante qui voit son habitat fortement transformé ne manifeste pas sa détresse dans les rues de Paris, ni dans de poignants appels au secours diffusés au Journal Télévisé. Si son mode de vie l’y autorise, elle s’adaptera, ou s’exilera à la recherche d’un lieu plus hospitalier, sans garantie de le trouver. Sinon, elle souffrira silencieusement, durera un peu le temps de s’épuiser tout à fait, et disparaîtra.
Ainsi le rouge-gorge mourra d’avoir mangé une chenille couverte d’insecticide, l’orvet d’avoir chassé le campagnol affaibli par la mort-aux-rats. Prisonniers de leurs habitudes, les crapauds et les grenouilles persisteront à venir pondre leurs oeufs dans la mare ou des passants peu scrupuleux déversent leurs produits toxiques et tout ce dont ne veut pas la déchèterie... jusqu’à ce que leurs têtards, atteints de malformations rédhibitoires, meurent avant même d’être nés et que disparaissent ainsi leur lignée.
Le geste du jardinier n’est donc pas anodin, ni innocent. Il faut être conscient de ses implications en permanence, depuis la conception jusqu’à la gestion d’entretien, en passant par la mise en oeuvre du jardin.... surtout si l’on tient à conserver à Hortésie tout son pouvoir de séduction... et au jardin le charme de sa faune et de sa flore dites « sauvages » (mais en vérité le terme « sauvage » est-il le bon pour désigner ces animaux et ces plantes qui vivent depuis si longtemps dans l’entourage de l’homme et sont si étroitement liés à ses actions ?)
Cependant, même si les espèces sont fragiles, il n’en est pas moins vrai que les individus qui les composent font preuve d’une volonté opiniâtre et exemplaire à ne pas mourir... cela permet bien souvent au jardinier attentif d’agir à temps, à son échelle. En effet, pour peu que l’on se penche vers ces créatures discrètes, qu’on les regarde assez longtemps, qu’on les écoute jusqu’à comprendre les rudiments de leur langage animal ou végétal, en bref pour peu qu’on leur tende la main, elles se raccrocheront in extremis à nos doigts, et déjà plus qu’à moitié trépassées, elles renaîtront, comme pour nous faire plaisir... (on verra un exemple tout à l’heure)
Aujourd’hui, la vie se cache dans les jardins abandonnés.... la plupart du temps... Comment s’en étonner ? Dans ces jardins, l’homme, après avoir réuni une diversité surnaturelle de plantes, après avoir créé plusieurs milieux dans un seul, après avoir amené l’eau et atténué les vents blessants, s’est élégamment effacé en laissant en héritage à la flore et à la faune locale... un paradis.
Lorsqu’il y a huit ans je suis revenue dans le jardin de mon enfance, qu’il m’appartenait désormais de gérer avec ma famille, cela faisait plusieurs années que personne n’y avait rien fait. Juste sous une fenêtre de la maison, dans l’herbe haute, une famille de chevreuils avait aplati une petite aire qui leur servait de gîte. Lorsque j’ouvris la fenêtre pour la première fois, les cris de surprise offensée et la fuite des animaux me signifièrent que les choses avaient changé... Du reste, l’aspect général du jardin ne ressemblait plus du tout à ce qu’il avait été entre les années 60 et les années 90 : c’était alors un jardin « propre », maintenu au garde-à-vous à grand renfort de produits phytosanitaires et de désherbants, où chacun des nombreux rosiers était entouré d’une surface de terre parfaitement nue, comme il se devait.
En 2000, le jardin s’était totalement dévergondé, et était devenu assez inhospitalier pour la petite bande de bipèdes venus la reconquérir. Par endroits, des ronciers hauts de plusieurs mètres bouchaient la vue et le passage autrefois quotidiennement emprunté. Ailleurs des épines blessantes, des branches élastiques giflant la figure, des souches renversées faisant des croche-pattes, des terriers cachés s’écroulant et tordant les chevilles, etc...
Par contre, quelle magie se dégageait de ce lieu ! Quel spectacle de sons, de mouvements, de fraîches odeurs, et de regards ! Tantôt curieux, perplexes, et tantôt désapprobateurs en particulier de la part des chevreuils, qui fuyaient toujours à grands cris et semblaient trouver scandaleuse cette persistance à les envahir.... Quel contraste également avec les champs de grande culture qui étalaient dès la limite nord du jardin et jusqu’à l’horizon leurs immensités de céréales anémiées cultivées sur un sol mourant...
Ce jardin pas très présentable mais qui éclatait de santé dans ses clôtures avait l’avantage de son inconvénient. Donc, pour réhabiliter le jardin, plutôt que d’être dans l’esprit de la reconquête, on cherche plutôt à se ménager une place, la plus douillette et la plus plaisante possible, au sein de la population « vivante », en prenant garde de ne pas mettre celle-ci en péril. Autrement dit, on souhaite garder l’équilibre écologique du lieu, mais alors que celui-ci fonctionnait sans l’homme, y insérer la donnée humaine, pour en faire un système où le jardinier tiendrait la place du chef d’orchestre... à la place de l’écosystème, faire une sorte de « jardino-système »...
 
Après la théorie, passons à la pratique. J’aimerais vous faire partager quelques expériences et quelques observations liées à la biodiversité, qui ont motivé certains aménagements du jardin.
 
[...ici, tout le développement, qui s’appuie sur un diaporama... on voit successivement : le problème de l’eau, les salamandres, les rainettes arboricoles, les orchidées sauvages, la prairie fleurie naturelle, les papillons, les abeilles. Quelques photos ici : galerie "jardin vivant"]
 
Conclusion:
1) Aujourd’hui, si l’on veut favoriser la biodiversité, il faut faire des jardins.... l’homme crée dans son jardin une grande diversité de formes, réunit une grande diversité de plantes, et tout cela augmente la diversité des milieux et donc la biodiversité.
2) Il faut se sortir de l’idée que si l’on veut protéger la nature on n’a le droit de rien faire dans les jardin. Au contraire. On peut faire ce que l’on veut. Ce qui est important, ce n’est pas ce que l’on fait, mais comment on le fait. Il suffit de faire l’effort de s’intéresser un peu plus au jardin dans ce qu’il a de vivant, et pas seulement, comme on le fait trop souvent, à ses lignes et à ses masses...
3) un jardin véritablement écologique s’intéresse autant à la faune qu’à la flore, puisque l’équilibre des écosystèmes repose sur les interactions entre les êtres vivants, bêtes et plantes confondus.
4) la meilleure façon de préserver la biodiversité, notamment dans les jardins, serait de retrouver une familiarité avec les plantes et les animaux, et le goût de l’observation que notre société très urbaine a presque totalement perdu.
 
[J'ai terminé par des extraits de Colette, pris dans l’ed Robert Laffont, coll. Bouquins, vol3. Voir article suivant.]
 
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Jeudi 20 mars 2008

undefined papillon Belle-Dame, Vanessa Cardui, photo Pierre-Paul Olivesi


Voici les extraits de Colette que j'ai lus à la fin de mon intervention au master "Jardins historiques, Patrimoine et Paysage", mardi 18 mars 2008. Lus dans l'édition Robert Laffont, volume 3 (j'indique les pages près de chaque extrait). Ces passages illustraient parfaitement mon discours précédent: j'avais montré des photos de tels et tels papillons, en disant deux ou trois choses sur chacun, et dans les textes que j'ai choisis, Colette évoquaient ces mêmes papillons, avec les caractéristiques dont j'avais parlé, mais racontées de façon bien plus poétique !.... A titre personnel, j'éprouve un plaisir particulièrement vif quand, dans la prose de mon écrivain préféré, je trouve des évocations si parlantes de ce que je connais dans mon jardin. Je pense que si l'on veut goûter pleinement les textes de Colette sur la nature, il faut s'intéresser un peu à ce qu'elle décrit : les plantes, les petits animaux. Colette était extraordinaire quand il s'agissait de parler de cette nature domestique qu'on trouve dans les jardins (pour d'autres choses aussi, d'ailleurs, elle était extraordinaire...). De plus, elle englobe dans une même phrase la description d'une fleur et celle d'un insecte, compare les vies végétales et animales à une même teinte, leur attribue une même âme. Cela correspondait tout à fait à ce que je voulais dire du jardin "vivant". Merci Colette !
 

  

"Papillons", Journal à Rebours (p 68-71)
« Verte, un peu bleutée comme le chou lui-même, la chenille de la piéride du chou se cache mimétiquement à l’envers de la feuille qu’elle détruit. Et je tue, avec une vigilance indignée, la chenille dévastatrice. Mais il m’est plus pénible, au printemps, d’anéantir les piérides écloses, aussi blanches que la fleur des fèves et comme elles marquées de noir. Dans l’air adouci les premiers citrons, sur les prés les premières primevères sont d’un jaune pareil, acide, proche du vert universel. Puis, jaune à l’égal des pissenlits, des crocus, des renoncules sauvages et des ajoncs, naît le beau souci prudent et qui ne se laisse guère approcher. Mais fût-il confiant et sociable comme le paon de jour, je ne porte pas la main sur ses ailes aux coins arrondis, margées de velours sombre. Depuis longtemps, pour moi l’heure est passée où je pouvais tuer les papillons, semeurs de chenilles. La bête qui vit quatre fois, je l’épargne sous sa forme la plus belle, et qui nous paraît la plus innocente.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Mes deux frères aînés, quand ils avaient l’un seize, l’autre douze ans, se mirent en tête de former une collection de papillons. Les avides adolescents d’aujourd’hui imaginent difficilement ce qu’était une longue jeunesse loin des villes [...] il nous restait la botanique et l’amour de collectionner les papillons, en admettant que l’un puisse aller sans l’autre. Les noms des plantes, je les appris pendant que mes frères collectionneurs traquaient le papillon sur sa fleur nourricière.
[...] Ils couvraient, long-jambés, ardents, les cantons du sud-est de notre département natal. Ils savaient qu’à telle espèce convient le guet immobile, que telle autre exige une course de rallye –ainsi du grand mars farouche, qui emporte en plein ciel la flamme violette de ses ailes et survole les forêts. Pour ce beau mars inaccessible, mes frères couraient, tombaient durement, se blessaient, perdaient pied dans une mare verdie de conferves, rentraient harassés, et leur sommeil rêvait d’ailes. »

 
Flore et Pomone (p 447)
« Tous, nous tressaillons lorsqu’une rose, en se défaisant dans une chambre tiède, abandonne un de ses pétales en conque, l’envoie voguer, reflété, sur un marbre lisse. Le son de sa chute, très bas, distinct, est comme une syllabe du silence et suffit à émouvoir un poète. La pivoine se défleurit d’un coup, délie au pied du vase une roue de pétales. Mais je n’ai pas de goût pour les spectacles et les symboles d’une gracieuse mort. Parlez-moi au contraire du soupir victorieux des iris en travail, de l’arum qui grince en déroulant son cornet, du gros pavot écarlate qui force ses sépales verts un peu poilus avec un petit « cloc », puis se hâte d’étirer sa soie rouge sous la poussée de la capsule porte-graines, chevelue d’étamines bleues ! Le fuchsia non plus n’est pas muet. Son bouton rougeaud ne divise pas ses quatre contrevents, ne les relève pas en cornes de pagode sans un léger claquement de lèvres, après quoi il libère, blanc, rose ou violet, son charmant juponnage froissé... Devant lui, devant l’ipomée, comment ne pas évoquer d’autres naissances, le grand fracas insaisissable de la chrysalide rompue, l’aile humide et ployée, la première patte qui tâte un monde inconnu, l’oeil féerique dont les facettes reçoivent le choc de la première image terrestre ?... Je reste froide à l’agonie des corolles. Mais le début d’une carrière de fleur m’exalte, et le commencement d’une longévité de lépidoptère. Qu’est la majesté de ce qui finit, auprès des départs titubants, des désordres de l’aurore ? »

 
"Sido et moi", Journal à Rebours (p 59)
En parlant de Sido sa mère... « ...elle était aussi la Découverte. Son grand mot : « Regarde ! » signifiait : « Regarde la chenille velue, pareille à un petit ours doré ! Regarde la première pousse du haricot, le cotylédon qui lève sur sa tête un petit chapeau de terre sèche... Regarde la guêpe qui découpe, avec ses mandibules en cisaille, une parcelle de viande crue... Regarde la couleur du ciel au couchant, qui annonce grand vent et tempête. Qu’importe le grand vent de demain, pourvu que nous admirions cette fournaise aujourd’hui ? Regarde, vite, le bouton de l’iris noir est en train de s’épanouir ! Si tu ne te dépêches pas, il ira plus vite que toi... »

 

 

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